Jusqu’au bout de la haine et en deçà

11 juin 2014 | Gabriel Marcoux-Chabot – Collaborateur à Québec

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Lectures, fragments de mise en scène, expérimentations scénographiques : les chantiers mis sur pied par tectonik_ explorent toute la gamme du work in progress et de l’inachèvement. S’ils permettent aux artistes de tester leur matériel et d’établir un premier contact avec le public, ces laboratoires offrent également aux spectateurs la chance unique d’assister à la création d’oeuvres scéniques originales.

Rarement décevante, souvent surprenante et toujours hautement stimulante, l’expérience des Chantiers vaut en elle-même le détour. Évidemment, il arrive que certaines productions se démarquent et, ce faisant, nous marquent à tel point qu’on reste avec le sentiment légèrement euphorisant d’avoir assisté à la naissance d’oeuvres considérables, dont on entendra parler encore longtemps.

Mes enfants n’ont pas peur du noir est de celles-là. Portée par l’énergie et le talent d’une formidable brochette de comédiens, ce premier texte de Jean-Denis Beaudoin explore jusque dans ses extrêmes limites la relation tordue de deux frères ennemis, hantés par la disparition de leur père et les curieuses « absences » du plus jeune. Tandis qu’ils s’entre-déchirent sous le regard à la fois cruel et compatissant de leur mère, la folie fait graduellement son nid, et la pièce entraîne le spectateur avec beaucoup de doigté dans une spirale de violence aux conséquences imprévisibles.

Si la fin, hésitante, peut encore être améliorée, la tension qui se met en place dans les deux premiers tiers du texte frôle la perfection, et l’on se réjouit de ce que Premier Acte ait d’ores et déjà choisi d’intégrer la pièce à sa programmation. À voir ou à revoir, du 18 novembre au 6 décembre 2014.

Dans un tout autre registre, Corps gravitaires offre au spectateur un avant-goût extrêmement rafraîchissant de ce que peut offrir la danse contemporaine lorsqu’on ose l’aborder sous un angle différent. D’abord immobiles dans le faisceau lumineux qui les éclaire, mais haletantes, cherchant leur air, trois danseuses s’animent peu à peu, enclenchant un cycle d’actions et de réactions que viendra bientôt moduler le son d’un violon. Étonnamment, le numéro ne laisse guère de place aux passions.

Dépourvue d’émotions et pourtant riche en résonances intimes, cette chorégraphie signée Geneviève Duong donne plutôt à voir le ballet des cellules et le mouvement de la vie elle-même. La proposition est originale, fascinante et brillamment interprétée. Elle est également trop brève. Mais s’il s’agissait de jeter avec cette prestation les bases d’un spectacle à venir, l’équipe relève avec brio ce pari : lorsqu’on applaudit, ce ne sont pas seulement les mains qui s’agitent, c’est le corps tout entier qui se met à vibrer.